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(Un ami me dit à l'instant qu'il ne connaissait pas l'histoire de Fort Alamo...le voilà renseigné: http://fr.wikipedia.org/wiki/Si%C3%A8ge_de_Fort_Alamo )

 

Aimer la lecture et les livres, s'en faire le berceau d'une vie jusqu'à son lit de mort, est une façon de tenir Fort Alamo contre les armées mexicaines du cynisme, de la vulgarité des rapports, de la grossièreté morale, des confusions de tous genres, des velléités de pacotille et des courages en papier doré de la politique estropiée par la "peopolisation". On trouve des amis dans Alamo mais on en perd aussi parfois. Quelque fois, à l'occasion de l'édition d'un livre, si vous êtes éditeur, un de vos plus chers vous lâche comme un chien crevé. Souvent, si vous êtes auteur, celles et ceux qui vous promettent un regard, une lecture, deux mots, un article, ne feront strictement rien, et vous le savez mais vous leur offrez quand même votre livre. Ils vous regardent en pleine face et vous laissent entendre, comme de juste, qu'ils s'en tapent et que si vous êtes suffisamment poli vous ne réagirez pas - du style, une baffe dans la gueule, un crochet du droit, un duel le matin, un regard méprisant ou une question "Vous mentez toujours aussi facilement ou c'est l'écriture qui vous aide?".

Fort Alamo, c'est un peu ce que vivent nombre d'écrivains aujourd'hui. Ils savent que la "tricherie positive" (comme il y a des "discriminations positives",...) est aussi une des piles de ce secteur en pleine crise, non pas la veule tricherie, le vol, la rapine, le détournement, de cela ne parlons pas, il y en a là autant que chez les bouchers et les notaires, non, Fort Alamo c'est autre chose. Chacun raconte une histoire qui ne coïncide exactement pas avec ce que vivent et pensent les lecteurs. Ils rêvent de la littérature, les écrivains sont dans le jus de la littérature. Une journaliste voisine me disait récememnt, fort niaisement, que pour elle "On lisait autant qu'avant". Je n'ai pas cherché à expliquer quoi que ce soit puisqu'il fallait alors "sauver une librairie"  comme on sauve Willy. Alors, on y est allés "ambedui".

Les lecteurs, disais-je, ne savent pas puisqu'ils voient les librairies déborder de titres, les auteurs pululler, les manuscrits se croiser en masse sur Internet comme des moineaux dans le ciel de Rome, les ateliers naîtrent comme des crèches à Noël et le Coaching pousser le groin dans toutes les chaumières.

Les lecteurs ne savent pas et ce n'est surtout pas eux qu'il s'agit de décevoir. La littérature reste pour beaucoup une religion laïque, avec ses sacrements (les Prix), ses Grands Messes (Académies diverses), ses Apôtres ("Ah Bernard Pivot, ..."), ses Pélerinages ("Voyages littéraires,...), ses Chapelles, ses Musées, ses Tranchées, ses Jurys et ses Martyrs, appelés souvent aussi "maudits" ou aujourd'hui plus trivialement "confidentiels". Il y a encore les animations, les lectures, les vedettes des planches, les chuchoteurs, les tutoyeurs, les radoteurs, les slameurs et les performers. Tout ça fait du bruit dans ce monde du silence, la lecture.

Mais faut bien que ça gicle, que ça mouille, que ça clownouille et que ça anime et rassemble, connecte et rende visible, faut que ça se collectivise la lecture parce qu'individuellement, ça devient suspect (dans certaines écoles certains lecteurs sont regardés "de travers" parce qu'ils pratiquent une activité solitaire. Faudra leur faire une place à Alamo.)

Enfin il y a un bonheur dans Alamo, on a le temps, devant ces p... d'armées mexicaines de plus en plus intrusives, de se raconter des histoires, de se livrer quelques (bons) mots, de s'enchanter à nouveau, d'en faire toute une histoire. On s'en fiche de ce qui vient, on sait pertinemment que nous gagnerons, que les outils les plus simples sont ceux qui survivent à tout. Et que le livre ne craint aucune autre pacotille de support. Ce que nous savons à Alamo, c'est que l'ennemi est ailleurs. L'abandon, le reniement, la facilté, le papillonage, les "sauts de savoirs" (comme les puces) ont éparpillé le temps des hommes. Il leur en reste déjà si peu pour s'aimer ou élever leurs enfants, si peu pour se regarder et manger ensemble, si peu pour s'entendre au lieu de dialoguer chez le médiateur, si peu pour dormir et vivre car les routes sont longues de temps souvent perdu...

Lire devient rare, des vedettes le disent, une Ministre de la Culture en France l'annonce, d'autres le claironnent dans chaque dîner, et à l'école, "ça ne le fait pas"...

Alors, nous à Alamo, on regarde l'horizon et on se dit qu'on ne nous aura pas comme ça. On prend son temps, on se (re)fait des amis, on apprend à relire, on murmure un texte pour soi, parfois, tellemment c'est beau et qu'on voudrait aussi l'entendre de l'exterieur de soi.

Tout va bien. Il paraît que des Alamo un peu partout s'organisent, sans les "corps intermédiaires" de la Culture, eux, ils ont depuis longtemps rejoint l'armée mexicaine.

Belles lectures.

 

PS: Si vous en avez le temps, regardez ce film réalisé avec des jeunes à Schaerbeek, ils sont magnifiques, parlent juste, aiment lire et en parlent librement.

 

Fort Alamo des lecteurs
Les dix conteurs du Décaméron Huile sur toile de Franz Xaver Winterhalter (1837)
Les dix conteurs du Décaméron Huile sur toile de Franz Xaver Winterhalter (1837)

Les dix conteurs du Décaméron Huile sur toile de Franz Xaver Winterhalter (1837)

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