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Pour lire Fano / 2
Pour lire Fano / 2

Il y a près de 25 ans, j'écrivais ceci à propos du travail de Daniel Fano à l'occasion des représentations d'un spectacle construit par Vincent Smetana à partir des oeuvres de l'auteur et de la publication d'un livre "Speculoos" .

(Un passant déraisonnable, Textes Fano et texte de la pièce de Smetana, éditions Lansman, 1993.)

http://lansman.org/editions/publication_detail.php?rec_numero=68&prix=7.93&session=

 

Un passant déraisonnable

Qu'est-ce qui fait la modernité de Daniel Fano ? Son jeu permanent sur le discontinu, la contemporanéité de son univers, le principe permanent de la citation et de la référence ? Ou sa capacité à lire les tirs croisés de notre culture et de la surface ? Daniel Fano est un collectionneur d'anecdotes ( films, pub, télévision, fragments bibliographiques...), de peccadilles, de détails sans importance... Il repère, dans la masse d'informations qui nous arrivent jour et nuit de tous les continents, les quelques signes de ralliement qui sont les fondements d'une nouvelle mythologie. C'est à partir de ce matériau et de lectures inlassables qu'il constitue la réserve des personnages, des citations, des indications biographiques utilisés dans ses textes.

La biographie, ou la tentative de biographie, est un exercice auquel il se livre régulièrement dans presque tous ses livres. Mais il s'agit toujours d'un biographie faite de fusées : des phrases, des déclarations, des images fusent et montent dans le ciel des stars chères à Fano.

La mort violente – l'accident de voiture, le coup de revolver, le couteau, le couteau...- apparaît en filigrane dans nombre de ses textes ; une mort qu'il avait coutume de parodier, de citer, d'appeler à lui dans ses formes cinématographiques – cigarette aux lèvres et chapeau renversé – jusqu'à ce jour de juillet 93. Une agression ( une de plus) dont il fut victime dans le métro à Bruxelles le ramena soudain à une réalité plus nette, plus définitive ? Le revolver sur la tempe, il avoua n'avoir pas revu le film de sa vie défiler, mais avoir été obsédé par la crispation du doigt sur la gâchette. Comme si un zoom mental avait redonné à ce geste, tant de fois décrit, une présence d'un hyperréalisme qui s'appelle la mort ; les accidents aussi sont matière à description de ce désastre qu'est la mort par collision, écrasement ou éclatement.J.G. Ballard dans « Crash » avait poussé jusqu'à l'extrême les nouvelles noces de l'homme avec sa machine par la pénétration du métal dans les chairs. Fano reste plus discret, demeure en retrait mais ne quitte pas le spectacle des yeux. Le spectacle de ceux qui regardent. C'est là encore un exemple de scénarisations dans les textes de Fano. L'accident n'est que le prétexte (mode majeur)  d'écrire ses incidences sur le corps des victimes ou des spectateurs (mode mineur). La robe dévoilant un bas, les verres de lunettes brisés, la goutte de sang près de l'oreille... : autant de signes apparents sans grande importance qui permettent de focaliser le drame. René Clément, dans « La bataille du rail », film un groupe de résistants français qui vont être fusillés par les allemands. La caméra suit le regard des victimes face aux fusils. Les armes sont mises en joue et, petit à petit,les salves meurtrières se rapprochent du personnage qui occupe maintenant l'écran. Les détonations sont encore lointaines, à quelques mètres, mais comme appartenant à un autre monde ? La caméra de Clément cadre le visage. Elle se rapproche encore, le visage déborde, l'image se remplit du mur sur lequel le martyr est appuyé, une fourmi en pleine activité transporte un brin d'herbe. Les détonations claquent, la fourmi s'active. C'est ce type de construction qu'affectionne Daniel Fano. Des bruits off, des commentaires apparemment étrangers à la scène, des images venues d'un autre répertoire, passent soudain au premier plan. « Les rognures d'ongles » de Villon ne sont pas loin.

La gravité du dérisoire

Fano avoue des mythologies apparemment plus futiles, plus quotidienne. « Je me souviens » écrivait Perec en créant un inventaire de ses petits surgissements de mémoire. Fano n'arrête pas de se souvenir aussi de ce qu'il n'a pas vécu par livres, films, publicités interposés. Il fait ses rares voyages qui passent par Stevenson plus que par les lignes aériennes régulières. Voyage autour de sa chambre, dans les magazine de mode, les opuscules lettrés, les littératures étrangères, les livres pour la jeunesse et la vie des stars sur papier glacé. Petit à petit – et ses textes en cours nous le montrent – Daniel Fano apparaît plus grave . « L'éloge de la monotonie » (inédit) rassemble une centaine d'interviews d'écrivains, toutes plus drôles et plus provocantes les unes que les autres. Le désespoir est permanent, la mort rôde, la lucidité n'avance plus masquée.

« La vie est grave, il faut la gravir » écrivait Reverdi, Fano obtempère, le sourire aux lèvres sans grande illusion sur ce que lui réservent les sommets qu'on nous annonce. Plutôt que de céder à la lourdeur de cette gravité, de changer son sourire en grimace, il jette les dés  chaque fois sachant que la banque est vide... Désinvolture apparente, « impassibilité » plus « impassible » encore que celle de jeunes écrivains dont « Minuit qu'il affectionne » (Jean-Philippe Toussaint, Jean Echenoz...). La distance que Fano réduit de texte en texte, entre la réalité et la fiction apparaît comme une volonté significative de construire des mythologies ; Barthes a ouvert la voie en ce sens et Fano lui renvoie la balle bien souvent.

Perte et décomposition

Denis Roche déclarait sa haine de la poésie dans les années 70. Fano partagea cette haine pour le « texte blanc », l'enflure ou l’aporie. Il savait que la poésie donne à imaginer,  voir ou à retrouver des scène primitives. Que son projet est de les ramener jusqu'à nous, jusqu'à notre présent, de faire lien, de jeter des passerelles, de coudre le tout ensemble, d'être une « rhapsodie ». Les mythologie de Daniel Faro n'ont rien à voir avec la psychologie, avec un quelconque bilan sociologique ou politique. Il écrit des mythologies de l'intérieur, intimes, privées, singulières. Leur caractère de singularité ne leur enlève pas leur pouvoir d'identification et Fano multiplie les pistes qui permettent au lecteur d'y pénétrer. Ce sont des portes étroites, certes, mais Fano n'a rien d'un écrivain rassembleur.

Il nous amène à vivre sous le règne des références, à les prendre comme telles sans les sacraliser – spéculaires mais surtout pièces d'un jeu infini, d'un tarot -. Il nomme les détails et les agrandit. Ces références sont datées (années 40-50-60) et mêlent les holocaustes (Auschwitz et Hiroshima) aux films américains où Marylin et Bogaert font du Sunset Boulevard La Voie lactée. Fano constate la décomposition du monde ou ce qu'il en reste depuis les catastrophes de la deuxième Guerre mondiale. Il a connu une Allemagne en ruines où il séjourna près d'un père militaire. Une Allemagne dont il parle aujourd'hui dans un texte en cours (« L'année de la dernière chance ») et qui semble traduire un monde où le bonheur aurait explosé et dont il ne resterait que des fragments. C'est sur l'agrandissement de ces fragments que travaille le poète. Sur les effets de la déflagration du bonheur. Le battement de l'aile d'un papillon, au loin, on le sait, peut naître des cyclones. Fano observe le battement de l'aile du papillon. Il ne vaticine pas sur le drame qui s'esquisse dans le banal ou le mineur. Il enregistre le battement du monde et pratique un montage qui déréalise les informations qu'il traite tout en les intégrant à un projet mythologique...

Ciné-Poèmes

Comme certains « font du théâtre » quand ils amplifient ou laissent trop apparaître les fils blancs d'un modèles d'apparat,  Fano fait son cinéma ; c'est à dire qu'il scénarise chacun de ses mots avec un souci de l'ellipse très tendu... Son cinéma est fait de gros plans, de mouvements de regard, d'inserts (citations) sans aucune intériorité psychologique. Des silhouettes passent et soudain, le poète agrandit tel ou tel détail du personnage, de son costume ou de son dialogue. On assiste alors à la rencontre des personnages choisis pour leur appartenance à une mythologie contemporaine de stars ('cinéma, littérature, musique...), ou plus largement de personnalités de la vie publique. Personne ne passe incognito dans les tentes de Fano. Même sans biographie nommée, ils font surgir, par les références qu'ils appellent à eux, tout un « hors scène » dans lequel le lecteur doit de retrouver. L'ellipse permanente brouille les pistes et lecteur, complice de ce jeu de dupes, reconstitue le scénario dans son intégralité. Comme des vestiges de dialogues enfouis et détruits, les textes de Fano font l'éloge de la disparition. Le monde va à sa perte et le poète rappelle la proximité extrême, à l'occasion d'une fouille archéologique, du briquet Zippo et de l'os de dinosaure...

Les poèmes de Daniel Fano empruntent aussi au cinéma contemporain une dramaturgie qui, de moins en moins, se clôt par le catharsis. La résolution n'a pas lieu, l’œuvre reste ouverte, le lecteur ou le spectateur sont conviés à suivre, à rebondir, à ne jamais lire le mot « fin ». Ciné-poèmes aussi dans l'utilisation de la vitesse qui anime les scènes. Pas d'exposition, on est d'emblée dans le vif, au moment de la tension. Car il essaie de rendre compte de la  vitesse à laquelle les personnages ont livré leurs secrets. Ils surgissent, comme les acteurs de Novarina, du trou noir en plein tension. Ils bondissent dans l'action ou le verbe sans afféterie. Ils sont au plus haut, tendus, fragiles, ironiques, mythomanes.

L'écriture de Fano ne fait pas l'éloge du paysage mais, comme celle de Julian Becker, filme les actualités et annonce la « fin de la peinture de paysage ».

 

Daniel Simon

Septembre 1993

 

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